Les Nanas de Niki de Saint Phalle forment une série immédiatement reconnaissable, mais leur intérêt va bien au-delà de leurs couleurs franches et de leurs silhouettes généreuses. Elles racontent une autre manière de représenter le corps féminin, entre joie, puissance, ironie sociale et liberté formelle. Dans cet article, je reviens sur leur origine, leur fabrication, leur place dans l’histoire de l’art et les raisons pour lesquelles elles restent si parlantes aujourd’hui.
L’essentiel à retenir sur les Nanas
- Les Nanas apparaissent au milieu des années 1960 comme une réponse radicale aux images passives du féminin.
- Leur force vient autant de leur forme que de leur matière: papier mâché, tissu, laine, puis polyester peint.
- La série mêle joie visuelle et message politique, notamment sur le corps, l’émancipation et le racisme.
- Niki de Saint Phalle s’inscrit dans le Nouveau Réalisme, mais elle dépasse vite l’étiquette de mouvement.
- Des œuvres comme Hon ou Black Rosy montrent jusqu’où cette idée peut devenir monument et manifeste.
- Pour bien les lire, il faut regarder l’échelle, la posture, la couleur et le contexte d’exposition.
D’où viennent ces figures féminines
Au départ, Niki de Saint Phalle ne cherche pas à fabriquer des sculptures simplement décoratives. Elle veut renverser l’image de la femme telle qu’elle circule dans l’art et dans la société: moins de passivité, plus d’ampleur, plus d’élan, plus de présence. Les premières Nanas naissent au milieu des années 1960, dans la continuité de ses Tirs, et prolongent son travail sur les rôles assignés aux femmes.
Le mot nana est à lui seul intéressant: familier, un peu irrévérencieux, parfois légèrement péjoratif, il devient chez elle un emblème. À mes yeux, c’est là que la série prend sa vraie force: elle transforme un terme du quotidien en figure d’affirmation. Le corps n’est plus réduit à un objet de regard, il devient un sujet qui occupe l’espace. C’est précisément cette bascule qui explique pourquoi la matière compte autant que le sujet, et c’est ce que je regarde d’abord quand j’observe la série.

Comment elles sont fabriquées pour tenir entre légèreté et monument
Le changement de matériau n’est pas un détail technique, il modifie complètement la lecture des œuvres. Les premières Nanas sont souvent faites de papier mâché et de tissu, parfois avec de la laine et des objets trouvés; plus tard, Niki de Saint Phalle adopte le polyester peint, qui permet des formes plus amples et des couleurs plus éclatantes. Le Centre Pompidou rappelle d’ailleurs que cette évolution ouvre la voie à des sculptures plus brillantes, plus stables et plus faciles à installer en extérieur.
| Matériau | Effet visuel | Ce que cela change pour le regard |
|---|---|---|
| Papier mâché et tissu | Surface plus artisanale, volumes souples, aspect parfois fragile | On voit la main de l’artiste et le plaisir du collage |
| Laine et objets trouvés | Texture irrégulière, aspect ludique, énergie de l’assemblage | L’œuvre garde une part d’accident et de bricolage assumé |
| Polyester peint | Couleurs plus franches, contours plus nets, monumentalité accrue | La sculpture peut prendre la ville, le jardin ou le musée sans perdre sa lisibilité |
| Structure métallique ou grillagée | Ossature invisible ou semi-visible | Les courbes restent solides même à grande échelle |
La polychromie, c’est-à-dire l’usage de plusieurs couleurs fortes à la fois, n’est pas ici un simple effet de gaieté. Elle donne aux formes une énergie presque physique, comme si la sculpture respirait. C’est cette bascule matérielle qui prépare aussi le sens des œuvres: plus elles deviennent grandes, plus elles parlent de liberté, et moins elles ressemblent à un objet sage posé sur un socle.
Ce que les Nanas disent du corps et du pouvoir
Je ne les lis pas comme une célébration naïve de la féminité. Leur rondeur, leurs postures dansantes et leurs couleurs franches défendent une image du corps qui refuse la honte, la retenue et la miniaturisation. Elles occupent l’espace avec une assurance qui peut sembler joyeuse au premier regard, mais qui est en réalité très construite.
Leur message devient encore plus net quand on regarde les variantes noires, comme Black Rosy, hommage à Rosa Parks. Là, la série dépasse le simple motif formel: elle relie l’émancipation des femmes à la lutte contre le racisme et la ségrégation. Le Centre Pompidou souligne aussi que Saint Phalle a travaillé toute une galerie d’archétypes féminins, des Mariées aux Sorcières, avant de stabiliser ce langage des corps généreux. Autrement dit, les Nanas ne sont pas des corps isolés; elles sont la forme la plus visible d’une réflexion beaucoup plus large sur le pouvoir, la norme et l’identité.
C’est aussi ce qui les rend impossibles à enfermer dans une seule étiquette, et c’est précisément pour cela qu’il faut les replacer dans leur contexte artistique.
Les placer dans le Nouveau Réalisme sans les réduire à un mouvement
Le Grand Palais situe très justement les Nanas dans le Nouveau Réalisme, ce courant qui fait entrer le réel, les objets du quotidien et la vie contemporaine dans l’art. Niki de Saint Phalle n’est pas une fondatrice du mouvement, mais elle en partage l’élan: l’assemblage, l’intervention directe, le rapport au public, le refus d’un art fermé sur lui-même. Ce que j’aime dans sa trajectoire, c’est qu’elle emprunte à ce contexte sans jamais s’y dissoudre.
On peut donc les lire à la croisée de plusieurs gestes artistiques. Le Nouveau Réalisme apporte le lien au réel et aux matériaux ordinaires; l’art féministe donne une lecture critique du corps et des rôles sociaux; l’art participatif fait entrer le spectateur dans l’expérience; la sculpture monumentale transforme enfin la figure féminine en présence architecturale. Quand on additionne ces dimensions, on comprend mieux pourquoi les Nanas débordent largement la simple catégorie de “sculptures colorées”.
Quelles œuvres regarder en premier
Pour entrer dans la série sans se perdre, je conseille de partir de quelques jalons très lisibles. Ils montrent à la fois la variété des formats et l’évolution du projet, du corps autonome à l’environnement habitable.
| Œuvre | Ce qu’il faut remarquer | Pourquoi elle compte |
|---|---|---|
| Hon (1966) | Une Nana géante de 28 mètres, pensée comme un espace traversable | Elle pousse la série jusqu’à l’architecture: on ne la regarde plus seulement, on la pénètre physiquement |
| Black Rosy / My Heart Belongs to Rosy (1965-1966) | Figure noire, formes généreuses, référence explicite à Rosa Parks | Elle montre que les Nanas peuvent porter un message civique très précis |
| Black Venus (1965-1966) | Autre déclinaison noire de la série, à la fois puissante et symbolique | Elle élargit la représentation du féminin en l’ouvrant à la question raciale |
| Le Jardin des Tarots (1978-1998) | Ensemble monumental, habité par des figures sculptées et des formes monumentales | On y voit comment la logique des Nanas devient un monde complet, presque un paysage mental |
À travers ces œuvres, on comprend vite que les Nanas ne sont pas toutes interchangeables. Certaines sont franchement festives, d’autres plus politiques, d’autres encore presque architecturales. C’est pour cela qu’il vaut mieux les aborder comme une famille de formes que comme un seul motif répété. Et pour les lire correctement, il faut ensuite adopter quelques réflexes simples de regard.
Comment les regarder sans perdre leur portée
Quand je regarde une Nana, je commence toujours par trois choses: la posture, l’échelle et la surface. La posture dit si la figure danse, avance, s’appuie ou s’ouvre; l’échelle change aussitôt notre rapport de force; la surface, enfin, révèle si l’œuvre cherche l’énergie brute ou l’effet de fête. C’est un bon point de départ, surtout si l’on découvre Niki de Saint Phalle dans un livre, en ligne ou en exposition.
- Observer la silhouette pour voir si elle est figée, tendue, dansante ou presque en mouvement.
- Comparer l’échelle au corps humain pour mesurer l’effet de domination ou d’accueil.
- Lire la couleur comme une stratégie, pas comme un simple décor.
- Regarder le titre car il donne souvent une clé sociale, affective ou politique.
- Replacer l’œuvre dans son contexte afin de comprendre si elle dialogue avec le musée, la rue, le jardin ou une performance.
L’erreur la plus fréquente consiste à s’arrêter au côté “sympa” ou “pop” de la série. En réalité, le dispositif est pensé pour déplacer le regardeur autant que le sujet représenté. Cette tension entre plaisir visuel et prise de position explique pourquoi les Nanas restent lisibles, mais jamais plates. Et ce point mène naturellement à ce qu’elles changent encore aujourd’hui pour les artistes comme pour les amateurs d’arts créatifs.
Ce que cette série change encore pour l’art d’aujourd’hui
En 2026, les Nanas restent utiles pour deux raisons très concrètes. D’un côté, elles prouvent qu’une forme simple, répétée et immédiatement identifiable peut porter un message complexe sans perdre sa force visuelle. De l’autre, elles montrent qu’on peut mêler artisanat, monumentalité et engagement sans choisir entre idée et plaisir de regard.
Si je devais en tirer une leçon pour la peinture, le dessin ou les loisirs créatifs, ce serait celle-ci: une palette assumée, une silhouette claire et un contraste net valent souvent mieux qu’un décor trop chargé. Les Nanas rappellent aussi qu’une œuvre apparemment populaire peut être intellectuellement exigeante. C’est sans doute pour cela qu’elles continuent de parler autant aux spécialistes qu’aux personnes qui cherchent simplement une image forte, vivante et libre.